Oeuvres de l’ordre équestre du Saint-Sépulcre en France
http://oeuvres-saintsepulcre.fr/Jerusalem

Jérusalem

Louis Massignon et Jérusalem, par le père Père Maurice Borrmans, professeur émérite du Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica de Rome

Le jeune orientaliste français Louis Massignon , après une randonnée scientifique au Maroc, de Tanger à Fès, en 1904, avait découvert Le Caire en 1906, en vue d’y pousuivre des recherches et, plus tard, l’Irak où la « Visitation de l’Etranger » l’avait ramené à la foi catholique de son enfance après une nuit de désespoir et une tentative avortée de suicide, alors qu’un bateau le ramenait de Kût el-Amâra à Bagdad, en suivant le cours du Tigre.


  • Télécharger l'article au format PDF Imprimer cet article
  • 27 septembre 2010

La Palestine était alors sous administration ottomane et Jérusalem était bien loin de ses pensées, mais ses recherches commencées sur le témoignage du « martyr de l’islam » que fut al-Husayn ibn Mansûr al-Hallâj au Xème siècle l’avaient amené à s’interroger sur le mystère de la mort accueillie par substitution Il s’était retrouvé sous-lieutenant d’infanterie coloniale sur le front de Macédoine en 1916. C’est le 21 avril 1917 qu’il était arrivé à Port-Saïd, comme capitaine, détaché à la mission franco-britannique Sykes-Picot qui était appelée à délimiter les zones d’influence française et anglaise en Proche-Orient. Ce lui fut l’occasion d’échanger très souvent avec le fameux « Laurence d’Arabie », l’artisan de la révolte des Arabes du Hijâz contre la puissance ottomane. Avec lui, il allait regretter que les puissances alliées ne tiennent pas leurs promesses vis-à-vis du chérif Husayn de la Mecque et de son fils, Faysal, « commandant arabe de l’armée du Nord ». Tous deux entrèrent donc à Jérusalem, le 11 décembre 1917, à la suite du général Allenby : pour la première fois, L. Massignon découvrait la « ville sainte » telle que l’avaient développée des siècles d’administration ottomane. On sait ce qu’il advint d’une certaine politique moyen-orientale qui créa des mandats anglais et français là où d’autres avaient promis ou rêvé d’un Etat arabe hachémite. Douloureuse expérience pour un L. Massignon pour qui « la parole donnée » était sacrée. Au terme d’une altercation amicale, Lawrence ne lui avait-il pas dit : « Vous aimez les Arabes plus que moi » ? A Jérusalem, en décembre 1917, L. Massignon avait ainsi découvert la « ville sainte » et y avait fait son pèlerinage de chrétien à Gethsémani comme au Saint Sépulcre, y visitant aussi, à Sainte Anne, le Séminaire des Grecs Melchites tenu par les Pères Blancs.
C’est bien souvent que, par la suite, L. Massignon visitera Jérusalem et en fera l’objet de ses méditations et de ses publications, en novembre 1920, puis à la fin de 1927, de 1928 et de 1930, priant même à Sodome et intercédant pour tous ceux qui se laissent tenter par l’uranisme. Il y sera de nouveau en mars 1934, y visitant l’Ecole Biblique, puis au début de 1940 et en octobre 1946. Le 9 mars 1921, il avait donné une communication à la Société de sociologie de Paris, « Le sionisme et l’islam » , puis, plus tard, 9 novembre 1921 « L’Arabie et le problème arabe » où il avait alors fait le point de la situation. Mais c’est en 1948 qu’il s’y retrouve en des circonstances dramatiques : « Si je suis revenu, il y a huit semaines, à Jérusalem, écrit-il alors le 30 avril, c’est parce que chrétien, je me sentais tenu, à tous les risques, de situer et de consacrer ma prière, là où ‘le ciel a visité la terre’ ; Charles de Foucauld m’a d’ailleurs légué cette règle de vrai ‘Nazaréen’, qu’on ne peut consommer sa vocation nationale qu’en s’expatriant, parfois jusqu’en Terre sainte, pour l’y méditer. A peine sorti de l’olivaie, semée de violettes, de Gethsémani, je retombai en pleine fusillade judéo-arabe […]. Hier, c’était la prise de Haiffa, par la Haganah et la perspective d’expulsion pour bien des familles chrétiennes arabes, s’ajoutant à l’exil des 20.000 habitants chrétiens de Haiffa déjà évacués par force, depuis novembre 1947, sur le Liban » . L. Massignon a refusé d’emblée « le partage de la Palestine », convaincu avec son ami juif Judah Leib Magnes, fondateur de l’Université hébraïque en 1925, que « le seul vrai péril qui menace Israël dans le Sionisme terroriste, c’est qu’il renie la vocation plus qu’internationale, supranationale, que Dieu, qui est sans repentir, lui a fixée ici-bas ». Il l’avait rencontré à Jérusalem le 26 février, alors que Magnes allait mourir, la même année, à New York, le 28 octobre, lui qui « réclamait pour l’Islam et les Arabes l’égalité (et) avait réprouvé l’inique partage d’une Terre sainte également sacrée pour les trois grandes religions » .
Solidaire des Arabes, chrétiens et musulmans, et convaincu que la vocation d’Israël transcende les choix nationalistes du sionisme, L. Massignon fait alors entendre une voix prophétique en cette année du partage de la Palestine décidé par les Nations Unies, année qui voit la première guerre israélo-arabe attribuer par les armes à Israël des territoires qui ne lui étaient pas attribués par cet accord de partage. C’est le cas de Nazareth, conquise le 17 juillet par les volontaires de l’Irgoun, qui lui fait écrire dans Témoignage chrétien, le 23 juillet, « Il faudrait tout de même savoir qui c’était, ce nommé Jésus-Christ » . Il s’en explique plus largement en un long article intitulé « La Palestine et la paix dans la justice » où, reconnaissant que « les Juifs ont gardé le désir spirituel de la Terre sainte, considérée comme le gage matériel d’une promesse dépassant la matière » et que « les Arabes, eux aussi, ont eu dès l’origine le désir de cette terre ‘ma‘mûra’, d’où le nomade est exilé. L’islam a connu ce désir sous forme d’un rêve du Prophète, un an avant l’hégire, quand il se crut transporté de nuit à Jérusalem et, de là, au ciel, ce qui lui fit prendre, seize mois durant, comme direction de la prière le nord, Jérusalem ». C’est toujours au nom de la justice pour tous que L. Massignon prend alors la défense des « réfugiés arabes » de tous bords, en son article « Ce qu’est la Terre sainte pour les communautés humaines qui demandent justice » ; en conclusion de sa pertinente analyse des groupes humains qui s’y affrontent au nom de promesses ou de traditions contrastées, il ose espérer encore : « Nous croyons avoir démontré que, loin d’être divergentes, elles (les forces spirituelles en présence) pourraient tendre à l’unité, à la paix tant désirée dans la justice ».
C’est dans le cadre de cet affrontement naissant et désormais endémique, entre l’Etat israélien et les Arabes palestiniens, que L. Massignon rêve pour Jérusalem d’un statut spécial, tel que semble le lui reconnaître une motion obtenue aux deux tiers de l’Assemblée des Nations Unies, mais qui ne sera, hélas !, jamais réalisée. Le 25 octobre 1948, il écrivait : « Si le principe de Jérusalem ville internationale était – ce qu’à Dieu ne plaise – mis en minorité à l’ONU, que resterait-il de la liberté et de l’honneur international des lieux saints qui sont non seulement d’origine juive, mais de condition chrétienne et musulmane depuis 1600 et 1300 ans respectivement ? », car, pour lui, Jérusalem devrait « être la métropole planétaire de l’ONU et la Palestine le ‘jardin d’enfants’ de l’humanité renaissante et réconciliée » . Et lui de se réjouir sans trop d’illusion de ce que la motion ait été adoptée grâce aux efforts de la France. Il écrivait, le 14 décembre : « L’ONU paraît avoir enfin compris la sagesse du jugement de Salomon ; mais les deux mères font les mauvaises mères et veulent couper l’enfant en deux. L’ONU, vendredi dernier, a voulu sauver la Ville Sainte par sa médiation ». Trente-huit Etats avaient alors voté « oui » avec la France, alors que certains autres accusaient l’ONU de « se perdre dans l’idéalisme à propos d’une ville sainte » et avertissaient la France que « ni elle ni les 37 nations ayant voté ‘oui’ avec elle ne pourront faire appliquer leur vote » . Pour lui, « disséquer » Jérusalem était une aberration : « Cela, je connais des Français qui ne l’accepteront jamais ; pour l’honneur même d’Israël, pour l’honneur même de l’Islam, qu’il n’est pas permis d’exciter, en restant muets, à cette sereine vivisection de la Ville Sainte entre toutes, sainte pour eux, sainte encore plus pour tous les chrétiens au seuil de cette Année Sainte ». On sait ce qu’il en est advenu !
L’année suivante, en 1949, suite à un communiqué délivré par le Comité chrétien d’entente France-Islam, L. Massignon devait s’exprimer sur « Israël et Ismaël » dans un long texte de ‘hauteur biblique’ où, invitant à transcender le plan d’une impossible résolution politique du conflit, il entendait activer l’internationalisation des Lieux saints, au titre du symbole même de l’hospitalité divine. Le texte affirmait : « A travers tous les régimes politiques, la France est constituée gardienne de la liberté des Lieux saints ; et elle a promis à ses neuf millions de citoyens musulmans français, en la personne du mufti El Assimi, qu’elle défendrait, devant les 50 nations de l’ONU, les droits de la conscience religieuse musulmane, comme ceux de la conscience chrétienne, à maintenir libres les hauts lieux de Palestine, en commençant par Jérusalem ». Plus tard, en novembre, L. Massignon expliquait pourquoi « Les Lieux saints doivent rester aux croyants » . Il venait d’y accompagner une mission de l’épiscopat de France pour y mesurer l’étendue des besoins des réfugiés palestiniens . « Pourquoi n’y aurait-il pas une internationalisation véritable des lieux saints ? », demandait-il à nouveau, et d’insister derechef pour une telle solution du problème. L. Massignon retournera à Jérusalem en janvier 1951 pour visiter les camps de réfugiés palestiniens dont il parlera encore dans son article « Le problème des réfugiés arabes de Palestine » , où il commente le rapport Aubey Eban pour conclure : « Pour être résolu selon la justice, le problème des réfugiés arabes doit être replacé dans le cadre du problème international des Personnes Déplacées (qui se pose toujours, bien que l’on vienne de liquider l’IRO). Et traité bibliquement, messianiquement, comme le problème des guêrim. Et c’est à Israël de donner au monde l’exemple d’une justice plus haute que celle des gentils : justifiant par cela même son retour ».
L. Massignon ne retourna à Jérusalem qu’en janvier et en décembre 1953, mais lors des nombreuses réunions de son association de la Badaliya, il n’eut de cesse de parler de Jérusalem, ‘ville trois fois sainte’, ainsi que des réfugiés palestiniens, et d’inviter les uns et les autres à prier pour une « paix sereine » entre musulmans, juifs et chrétiens. Il est mort en la nuit de la Toussaint 1962, pour entrer en cette « Jérusalem d’en haut », cité réconciliée dont il avait médité, d’une manière anticipée, la pleine réalisation des promesses abrahamiques chères aux musulmans, aux juifs et aux chrétiens. Que n’aurait-il pas dit ou écrit s’il avait survécu et été témoin attristé des nombreuses guerres israélo-arabes de 1967, 1973 et 1982, et de la suppression du quartier musulman, waqf algérien d’Abû Madyân, devenu une esplanade devant le « mur occidental » de l’esplanade du Temple, « le mur des lamentations », après l’occupation israélienne de Jérusalem Est ?
Il semble nous dire encore ce qu’il écrivait en 1949 : « Les chrétiens, que viennent-ils faire en Palestine ? Nous sommes ceux pour qui Abraham a offert un sacrifice, le sacrifice de son fils pour les Gentils. Il a prié pour nous, il s’est engagé par un certain pacte ; invoquer ce patriarche est peut-être la seule solution, non seulement du problème de la justice en Terre sainte, mais de la paix et de la justice dans le monde. Cet homme de ‘tous les commencements’ comme l’appelait Léon Bloy, c’est aussi l’homme de tous les achèvements parce que Dieu ne change pas, il continue les mêmes moyens » que sont la prière, le jeûne, l’aumône et le pèlerinage, et surtout le sacrifice, car « celui d’Isaac s’est trouvé réalisé par le Christ ». Il n’est donc interdit à personne de rejoindre L. Massignon en son amour démesuré pour la ‘Jérusalem de toute les nations’, lui qui disait paradoxalement : « Le Dieu unique, le seul que l’on puisse vénérer à Jérusalem, qui est la ville exclusive, ce n’est pas une divinité quelconque comme à Lhassa ou à Bénarès : c’est le Dieu jaloux d’Israël. C’est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le législateur de la nation juive, et Sion est la seule ville au monde où Israël qui est mort puisse ressusciter. Il y va, il a raison, et nous autres, chrétiens, savons pourquoi, car c’est la ville de la Résurrection, de la résurrection d’un homme juif, mort pour Israël, sur qui toute notre vie est fondée ».

Père Maurice Borrmans,

JPEG - 18.6 ko

professeur émérite du Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica de Rome

newsletter

Agenda
juin 2017 :

Rien pour ce mois

mai 2017 | juillet 2017